mardi 19 juillet 2011

La ville et les odeurs III

Dans certaine petite impasse du centre ville, se dissimule, sous l'apparence benoîte d'un restaurant chinois, l'un des temples de la saveur d'une ville pourtant riche en senteurs de qualité. Ceux qui traversent la rue sous le vent seront tout de suite avertis de l'odeur de viande grillée, d'épices et de gingembre caramélisé. Dans une débauche de désordre, au milieu d'une explosion de tables d'un mauvais marbre synthétique, se tient un vieil homme qui ne parle qu'un mandarin incompréhensible. Depuis de longues années déjà, il a décidé que parler n'était pas le meilleur moyen de se faire comprendre. Lui, son langage, ce sont la friture, la cuisson, le soja. Véritable linguiste, il se fait comprendre de tous, riches, pauvres, exilés, natifs, pressés ou paresseux.
Les nuages blancs qui naissent de ses fourneaux sont de vapeur et d'huile de sésame et on dit qu'un phénix se dissimule dans l'éclat des flammes de ses nouilles sautées . Jamais aucun service d'hygiène n'est parvenu jusqu'au saint des saints, mais beaucoup sont ceux qui prétendent qu'un jour, on y a entrevu l'éclat doré des écailles d'un dragon. Parfois, le vieil homme chante, des chansons qui ne sont pas de cette terre, au rythme des échauffourées de casseroles et du grondement sourd des clients. Il fredonne les chants d'une terre qui l'a vu naître et qu'il ne reverra que les yeux clos par le songe ou la mort.

lundi 4 juillet 2011

La ville et la peur III

Celui qui marche dans la ville alanguie doit garder patience et bien souvent courage. Ainsi lorsqu'il déambule, il appartient à une espèce fort rare et qui compte, comme toute espèce, ses prédateurs. L'ombre des masures oubliées par le temps, les ténèbres épaisses d'une cour intérieure, la pénombre opaque des arbres gauchis par le vent, tout cela est leur habitat. Marcher là,c'est risquer de voir un sourire sur un masque de misère, un rictus aux dents proéminentes et avides, dont la douleur est trop profonde, trop vivace, trop ancienne, pour être jugulée par la raison. Fuir, ou se défaire de ses possessions, car la lutte est inutile. Nul ne peut se battre contre le désespoir épaissi de rancunes et d'envie.

lundi 27 juin 2011

La ville et le vide VI

Celui qui retourne sur les allées humides de la ville alanguie retracera des chemins parcourus, des routes empruntées, des blague éculées, des insanités quotidiennes. Parfois, dans le silence bouillonnant de la ville infinie, il caressera des doigts l'empreinte ténue des jours passés.
D'aucuns considèrent être à l'abri de la folie, d'aucuns l'affirment avec le péremptoire de l'incertitude.
Cette démence est celle qui pousse à chercher, dans une irrémédiable conspiration de miroirs, des sourires connus, des gestes compris, des âmes aimées, dans le chaos d'un lieu et d'un temps distincts de ceux qui ont connus ces traces diffuses d'affection.
Dans la lie et le parfum d'un ailleurs, cette recherche irrévocable est celle qui tatoue, à l'aide de la douleur précise des absences, la certitude d'aimer.

vendredi 13 mai 2011

la ville et les symboles IV

Le mitan de la cité est brodé d'une théorie de ruines. Grouillantes fourmilières insomniaques, elles ne connaissent ni repos, ni silence. Inondées sans cesse de plastique criard, rose, jaune, vert, elles répandent à travers la ville des ustensiles indispensables. Là, le curieux pourra obtenir tout ce qu'il désire, s'il sait garder une main sur ses valeurs et un moyen pour se guider à travers les galeries, les dédales d'escaliers, les grottes suspendues éclairées de néons bourdonnants. Une théorie de portefaix, une confrérie de coiffeurs, une guilde de marchands de camelote. Le grand marché bat, coeur de polystyrène et de pacotille, diffusant couleurs et sons dans chacune des artères de la ville. Le guérisseur y côtoie l'informaticien, les poulets fraîchement égorgés les ballons d'anniversaire. Les façades rongées par le temps, résignées de crasse, contemplent dédaigneusement les manades qui les envahissent sans cesse. Là, un écrivain public se cure le nez sous un porche qui a connu les colonies, tandis qu'un vendeur de beignets harangue allégrement sous les arcades de, ce qui un jour, fût peut-être un palais.
Le centre se nie au changement, comme il se moque de son passé, de son futur, de son maintenant. Il est et ne connaîtra sa fin que lorsque les hommes auront perdu goût au marchandage et à l'échange. Certains prétendent que le jour de l'apocalypse, on y vendra des tickets d'entrée pour le paradis.
A moitié prix.

vendredi 15 avril 2011

La ville et les symboles III

Sur la grisaille densifiée que sont les veines de la ville, vrombissent d'absurdes machineries, baroques et criardes, transportant les visages congestionnées des foules laborieuses. Chacun de ces véhicules est unique, chacun d'eux porte des stigmates d'espérance et d'humour. L'un d'eux entonne " à ma mère, par toi, pour toi" un autre " tu es peut-être rapide mais t'es quand même deuxième" et l'inévitable " protège-moi Seigneur" avec toutes ses déclinaisons syncrétiques et régionales.
Ces fragments décrépits d'un carnaval quotidien choquent, détonnent, abusent de leurs droits de folie dans le grand cirque éternel des rues de la cité.
Clowns déments d'une parade hallucinée, ils provoquent le rire, la colère, l'exaspération mais portent en eux, entre les bougies qui coulent et le moteur essoufflé, une parcelle de l'âme citadine.

lundi 11 avril 2011

La ville et la peur II

Les marées humaines qui tordent et détendent la texture de la cité emportent bien souvent d'étranges visages aux âmes sombres, ourlées de ternes rêves, de monotones insanités.
Le courant les roule, les anime et ils flottent, pantins hagards aux yeux creux,cherchant leurs rêves à tâtons, de leurs tristes griffes. Leurs regards ne sont rien d'autre que des meurtrières sur l'enfer, dont la porte s'entrebâille parfois. Limon sordide qui s'agglutine dans les ombres épaisses qui les brise, tôt ou tard de sa houle sardonique.
Il ne subsiste alors d'eux que de tragiques vestiges d'Icares échoués. Celui qui contemple ces anges déchus connaîtra le pitié, la compassion, le dégoût.
Il n'est pas impossible qu'il éprouve aussi de l'envie, pour les soleils dont leurs bras brûlés, dont leurs globes fatigués portent les invraisemblables cicatrices.

jeudi 7 avril 2011

La ville et le vide V

Il est dit de la ville alanguie, qu'elle n'est rien d'autre qu'un fruit tombé du jardin de l'éden, éclaté sur le sol aride, pastèque divine, répandant pulpes et graines, formant un dessin dont le dessein ne sera connu qu'à la fin des temps.
Le fruit ravagé, au bord du désert,aurait formé en se desséchant les fondations de la cité. Celle-ci, née de la fermentation, aurait l'âme d'une distillerie et la morale d'une catin ivre.
Celui qui s'éloigne du point d'impact et de la horde fourmillante qui y grouille, aura la satisfaction de voir s'éloigner la fureur, le bruit, l'humanité.
L'océan est là, infini, salé comme les larmes de Dieu, brûlant dans ses méandres les erreurs de l'homme et les errements de toute civilisation.
Il n'est nul besoin de sirènes. Les vagues et la promesse de l'oubli que recèlent leurs voix bruissantes suffisent à attirer celui qui est las de l'odeur entêtante de la terre.